[Fiction] Derrière la visière, chapitre 2 Val-Lison, Bourgogne

Chaque dimanche retrouvez des aventures mécaniques à lire avant l’apéro, inventé et rédigé par Remi Bondoul, ancien pilote automobile. Découvrez cette fiction sans plus attendre !

 

À trois ans Julien notre petit blond aligne avec patience des petites voitures. Lorsqu’on l’interroge sur le métier qu’il veut faire il répond « cosmonaute », mais un jour son oncle lui présente un jeu : « l’hélicoptère ». Il le prend par les poignets, le fait tourner comme un fou. C’est ainsi que Julien renonça au métier.

Dans l’ancienne chambre de son père il aime regarder les posters de voitures. Une Formule 1 à six roues. Niki Lauda au Nürburgring avant que sa voiture ne prenne feu. Laffite, Prost, Regazzonni.

 

À quatre ans il escalade l’échelle de la grange. Par un trou il accède à un vieux plancher, qui grince et par les fentes duquel on voit le sol, trois mètres plus bas. La lumière passe par la lucarne et éclaire une partie d’espace sous la charpente. Dans un coin obscur il y a une voiture à pédale recouverte de poussière. À genoux il caresse la carrosserie, touche le volant, puis entend un bruit. Claude, son grand-père, pénètre dans la grange, teste la stabilité de l’échelle, met le pied sur le premier barreau, ou plutôt son chausson. L’échelle en bois bouge.

Sa tête passe hors du trou : il observe cet endroit qu’il n’a pas vu depuis longtemps. Il semble heureux.

― Pépé, il y a une voikure ici.

(Julien ne sait pas dire les ‘t’).

― Où ça ? demande Claude simplement.

Il bouge la main, la pose sur une toile d’araignée, s’extrait du trou. En silence il attrape une corde qui traînait sur le plancher, la passe sous la carrosserie, fait un nœud, porte la voiture en traînant avec lui la corde, la descend par la lucarne. Julien, émerveillé de ce système auquel il n’aurait pas pensé, voudrait applaudir.

― Je descends d’abord, décide Claude en lâchant la corde, qui retombe en tas à côté de la voiture. Il pose le pied sur un barreau. Julien descend après, tenu dans le dos par une main tremblante. Il se sent sûr de lui sur l’échelle. Mais il aime sentir cette main, celle de son grand-père.

La voiture est à la lumière sous une fine pellicule de poussière. Des empreintes de mains révèlent sa couleur rouge.

Claude sort un tuyau d’arrosage et la fait briller. Julien au sourire d’ange la mène sur une petite route. Côté colline il ne passe aucune voiture hormis des riverains. Son grand-père s’inquiète :

― Reste bien devant la grille. D’accord ?

Julien entrevoyait des possibilités de descentes ; à droite, à gauche. Mais devant la grille c’est plat.

Il pousse la voiture sur la route, s’assoit aux commandes, essaie d’avancer. Ce sont des pédales longitudinales, difficile de trouver le rythme … Il se fait des bleus aux tibias en avançant avec les pieds, la carrosserie lui rentre plusieurs fois dans les tendons … Son oncle l’aurait sans doute poussé à toute berzingue … Il appelle son grand-père personne ne répond. Alors il avance jusqu’à la pente, lève les pieds du sol, les dégage des pédales, c’est parti ! Elles se mettent à tourner à toute vitesse. Il pose les pieds sur des tubes en acier.

La voiture saute sur une bosse, le volant vibre ! Il le tient fermement et ouvre les yeux. Dix mètres avant le croisement il tente de freiner : les pneus fument. Emporté par la vitesse il serre les dents, espère qu’il n’y a pas de voiture au croisement. Il y a pire ! Un deux-tonnes arrive à contre-sens. Braquer ! Il braque, la voiture heurte le flanc de la colline. C’est le tonneau.

Yvonne, une paysanne veuve, a tout vu depuis sa fenêtre. Elle traverse la nationale avec sa canne. Julien gémit : front égratigné, mal au genou.

« Et bin, et bin », répète Yvonne en le conduisant chez elle. Une grille métallique grince. Son dalmatien aboie. Julien traverse une cour, passe à travers des lanières en couleur qui pendent devant une porte ouverte. Yvonne le fait s’asseoir sur un vieux fauteuil en velours. Ça sent les champignons et une odeur de renfermé. Une tête de sanglier empaillé semble regarder le blessé.

Yvonne revient avec un tampon et de l’alcool à 90 degrés.

― Ça va faire mal, prévient-elle en serrant le poignet de Julien.

Elle tamponne son front.

― Aie !

Elle lui relâche le poignet, raconte qu’un jour elle a trouvé son père en pareil état après une chute à vélo, puis le raccompagne jusqu’à la grille. Il la remercie, récupère la voiture. Une roue est cassée. Ça va crier …

 

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À propos Chef

Bercé au rythme des rallyes ma destinée était tracée alors en grandissant j'ai continué à faire vivre ma passion allant des 1/43 jusqu'aux réelles aujourd'hui. Alors je garde ma passion comme passion en faisant profiter le maximum de personne pour un amour automobile collectif et partager. Ma première voiture ?! Une Super 5 Baccara, ça dépote !
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