[Fiction] Derrière la visière, chapitre 3 Le Mans

Chaque dimanche retrouvez des aventures mécaniques à lire, inventé et rédigé par Remi Boudoul, ancien pilote automobile. Découvrez cette fiction sans plus attendre !

Chapitre 3 – Le Mans

 Ça c’est l’enfance de Julien. Son grand-père meurt peu après, il est âgé de cinq ans.

Il ne le sait pas encore, mais à l’autre bout de la France, au Mans, un autre enfant du même âge va croiser son destin.

Cet enfant s’appelle Tristan.

Tristan a un père éleveur de chevaux, un frère qui joue du violon, une sœur de la harpe. Il a des cheveux noirs et bouclés qui lui donnent un air de toréador, le sens du rythme et touche à tout ce qui bouge – horloge ; chaîne Hi-Fi ; bougies. Les mécanismes le fascinent.

Un jour d’hiver son père lui demande de nettoyer les jantes de sa voiture. Elle est garée sous un préau ouvert au vent qui abrite des box. Tristan remplit un sceau d’eau chaude et de mousse. Pour enlever le noir, il suffit de frotter. Alors il frotte, frotte et frotte. Il a froid aux doigts mais n’y pense pas. Il faut plusieurs minutes pour enlever certains grains. Lorsque l’éponge est sale il la plonge dans l’eau tiédie.

Le travail terminé, heureux du résultat, il pose le nez contre une vitre et regarde les compteurs. À quel âge peut-on conduire une voiture ? Il pose l’éponge par terre, rentre dans la maison, fouille les poches du manteau de son père, palpe un trousseau métallique en souriant.

Il s’assure que personne ne le voit revenir à la voiture, entre la clef dans la serrure, tourne. Tchac : les bitonaux se lèvent, déverrouillage des portes. Il regarde autour de lui. Rassuré, il se glisse sur le siège conducteur, referme la portière. Il reste sans bouger, dans le silence. Il observe les montants de portières, le toit. Il se sent à sa place dans un habitacle. Il touche au frein à main, appuie sur le bouton – cela fait rouler l’auto. Il le redresse sèchement. Il se met à tourner le volant puis à imaginer la route : il conduit en pensées, rêveur, jusqu’à ce que – frayeur – la porte s’ouvre. Le froid s’engouffre.

― QUE fais tu ?

Il est saisi mais remarque un téléphone dans la main de son père, et un soupçon de joie dans son œil habituellement stoïque. Cet homme maître de ses émotions, aux os minces et saillants, à la moustache grisonnante, fait preuve d’une certaine rigueur. Un tempérament de l’ancienne école. Il n’y a qu’un mot à dire :

― C’était qui ?

Un léger sourire se dessine sur les lèvres de son père.

― La jument.

― La jument ?

Le père de Tristan est éleveur. Comme la plupart des éleveurs il s’en sort grâce aux primes.

― La jument. Élégante. Élégante a gagné.

Tristan imagine. Il a déjà vu des courses à la télé, et il connaît « Élégante » : il est allé la voir dans le haras de son père en campagne. En une fraction de secondes il imagine le scenario : le jockey tient sa monture, gilet à losange style « Burlington ». Quelqu’un appelle ‘Élégante’ au micro. Le jockey se manifeste, monte, entre dans l’arène. L’hippodrome est en effervescence. Le jockey baisse les lunettes, le départ est donné ; Élégante galope. Le jockey s’allonge, donne un coup de cravache. L’haleine de la jument se dissipe dans le froid. Sa langue pend.

― Elle a gagné comment ?

― Elle a été rapide.

Aucune autre réponse ne pouvait plus décevoir Tristan. Pas un seul détail pour terminer son scenario. Son père est différent. Il ne s’intéresse pas à l’action. C’est ce que Tristan comprend ce jour là.

Il ramasse l’éponge et va ranger le seau.

 

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À propos Chef

Bercé au rythme des rallyes ma destinée était tracée alors en grandissant j'ai continué à faire vivre ma passion allant des 1/43 jusqu'aux réelles aujourd'hui. Alors je garde ma passion comme passion en faisant profiter le maximum de personne pour un amour automobile collectif et partager. Ma première voiture ?! Une Super 5 Baccara, ça dépote !
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